Syndicalisme et conflits
Le Comptable indélicat



"c'est déja bien ennuyeux de ne pas avoir d'argent , s'il fallais encore s'en priver !"



par marc félix

publier sur Turf et Casino "décembre 1994"


Le Comptable indélicat,,,



« C'est déjà bien ennuyeux de ne pas avoir d'argent, s'il fallait encore s'en priver! »



L'homme était d'un aspect sympathique. Habillé modestement mais correctement, il regardait autour de lui comme pour s'imprégner d'une atmosphère nouvelle, ce qui était effectivement le cas. Il se sentait loin de sa Belgique natale dans ce petit hôtel de Monte-Carlo où il s'était logé depuis peu. Jusqu'à l'air qu'il respirait qui semblait ne pas avoir la même composition. La veille au soir, il était arrivé par le train dans un wagon de deuxième classe, et avait rapidement trouvé une chambre modeste comme il n'en existe que très peu dans la Principauté. Actuellement. il se trouvait attablé devant un petit déjeuner auquel il taisait honneur. Il ne prêta pas attention à l'homme qui se trouvait pourtant dans son champ de vision, en train de remettre sa clef à la réceptionniste. Ce dernier résidait depuis quelques jours. Stagiaire auprès de la brigade des jeux à Nice, la police chargée des casinos et hippodromes (entre autres), il avait été détaché pour une semaine afin de compléter son instruction. Le jeune policier, regardant distraitement autour de lui, aperçut le Belge.
— Tiens! un nouveau?Oui, il est arrivé hier. Pour le week-end a-t-il dit. Il est comptable dans une maison d'édition de bandes dessinées à Bruxelles. Bon, hé bien, à ce soir, monsieur René... René, le jeune policier stagiaire, se trouvait, depuis une heure environ, dans le hall du célèbre casino de Monte-Carlo et se faisait expliquer quelques points utiles par le physionomiste de service ce jour-là. Au moment où il allait pénétrer dans les salons, il vit arriver le Belge de son hôtel. Celui-ci s'inscrivit sous le nom de Victor Van Reeth et obtint le billet qui lui permettait d'entrer. Ce qu'il fit peu après René.Le policier n'y prêta guère attention mais nota, sans d'abord y penser, que Van Reeth sortait des liasses épaisses de toutes ses poches, de veste comme de pantalon. Lorsque l'échange argent-plaques fut fait, René eut la curiosité de demander au caissier, qu'il connaissait, quelle somme avait été apportée.
— Environ 3 000 000 de francs répondit l'autre.
— C'est fou! il se promène tranquillement avec cette somme sur lui!
— Oh, ce n'est pas la première fois que cela arrive. Il y a souvent des clients qui n'aiment pas nous donner des chèques pour éviter l'enquête que nous sommes obligés de faire dans un tel cas. Cela ne signifie par forcément que leur source financière soit frauduleuse. Ils peuvent simplement ne pas souhaiter que leur banquier, leur conseil d'administration ou leur famille sachent qu'ils jouent au casino. »0uais, songeait René, mais trois millions... pour un comptable"
Victor Van Reeth regardait autour de lui. C'était, à l'évidence, la première fois qu'il mettait les pieds dans une salle de jeux. Presque au hasard, il choisit la table de chemin de fer, [I y avait une place disponible et justement le sabot lui arriva à l'instant précis où il s'installait. Il fut désorienté, tout le monde attendait, c'était clair, quelque chose de lui. Il regardait, tout autour, les faces tendues. Très poli, le chef de table lui demanda:
— Voulez-vous annoncer votre mise, monsieur? Un peu affolé, il lâcha:
— Euh... 100000F.
Il y eut des murmures. Un croupier
se pencha vers lui et dit:
— Excusez-moi, vous parlez bien




de 100 000 F français, euh.,, dix millions de centimes.
— Oui... Oui...
— Je crains que vous ne vous souyez trompé de table. Ici les enjeux ne sont pas de ce niveau. Je puis vous mener dans les salons privés où vous trouverez des joueurs à votre dimension. Van Reeth acquiesça. L'employé le conduisit derrière la large porte du fond. En vieux routier du métier dont la psychologie est affûtée, le croupier demanda au Belge.
— Puis-je me permettre de vous demander si vous connaissez bien le jeu de baccara?
— A vrai dire, pas vraiment.
— Peut-être souhaitez vous que je vous donne quelques explications?
— Avec plaisir.
— C'est très simple. Lorsque vous avez le saoot, c'est-à-dire la boîte contenant les cartes, vous jouez contre le reste de la table en annonçant votre enjeu. Le joueur qui veut vous suivre - et c'est en priorité celui à votre droite - annonce banco. Il peut parier seul ou demander «avec la table». C'est alors vous, banquier, qui distribuez les cartes, une par une et alternativement avec une première donne de deux. Le but est de faire 9 ou le plus près possible. Les as valent un point et les autres cartes leur valeur inscrite, par exemple 7, 8, ou autre. Les dix et figures valent zéro. Le chiffre 9 est le maximum que l'on puisse faire puisque, si vous atteignez 10 par exemple tout repart à zéro. Chacun peut redemander une carte, et une seule, pour améliorer le score. Lorsque vous n'êtes pas le banquier, vous êtes
tenu, si vous avez 8 ou 9 d'abattre les cartes tout de suite, si vous avez 6 ou 7 vous devez dire «non» et garder votre jeu. Si vous avez 5 vous choisissez: garder votre jeu ou demander une carte...
— Qu'est ce qui est le mieux?
— Je suis, malheureusement, incapable de vous le dire. C'est vous qui décidez. Enfin, si vous avez 0, 2,3 ou 4 vous devez demander une carte. L'avantage, lorsque vous êtes banquier, c'est que vous voyez la carte que vous donnez au ponte et que vous ne tirez que si vous le jjgez utile.
— Oui, je comprends.
— Si je puis me permettre un conseil: commencez par regarder une partie avant de vous asseoir.
— Je vous remercie. Victor Van Reeth demeura une bonne heure à regarder les autres joueurs puis, lorsqu'il se sentit prêt, il se lança. Il avait un peu trop présumé de ses forces car, lorsqu'il fut banquier, il commit quelques erreurs sur des tirages à 5, qui firent qu'il se retira, ce soir là, avec une perte sèche d'un peu plus d'un million de francs. Ce qui avait donc entamé son capital de départ du tiers.
Ce qu'il n'avait pas vu c'est que René l'avait suivi et n'avait rien perdu de ce qu'il avait fait. Le jeune homme s'était juste absenté quelques instants pour téléphoner. Peu après cet appel, il fut rejoint par un homme d'aspect massif au visage énergique. Le commissaire Coloretti. le responsable monégasque de son stage, qui vint de suite vers lui.
— Alors?
— C'est lui, dit René avec un mouvement du menton vers Van Reeth. C'est un Belge qui est descendu à mon hôtel.




 

— Oui, et alors?
— C'est un hôtel modeste et ce gars là a changé, ce soir, 3 000 000 de francs. Ça ne cadre pas...
— Pas vraiment, non!
— J'ai su qu'il était caissier dans une société d'édition de bandes dessinées de Bruxelles. Ils se regardèrent. Pour la forme le commissaire répéta:
— Caissier, hein... Coloretti n'avait pas perdu de temps. Dès le lendemain matin, il avait essayé de contacter toutes les maisons d'édition de Bruxelles, mais on se trouvait en plein week-end et il n'eut aucune réponse. Il résûlul de convoquer aussitôt le Belge et de le cuisiner. En douceur pour commencer, puisqu'après tout, il n'y avait encore rien contre lui et qu'il s'agissait d'un ressortissant d'un pays étranger.
Victor Van Reetfi était assis sur le banc du commissariat et il sentait une bizarre petite goulte de sueur qui s'obstinait à descendre le ong de sa colonne vertébrale, puis ï repartir d'en haut pour redes-;endre, puis recommencer.., Il es-;ayait de comprendre, La société lui l'employait n'avait pas encore u s'apercevoir de la disparition es fonds! Alors, qu'est ce qui i/ait bien pu se passer? il avait ourlant pris toutes ses précau-ans, avait prévu d'être à son tra-ill dès lundi matin, après avoir re-is l'argent et gardé pour lui les méfiée qu'il ne manquerait pas de tirer du jeu... Sur ce point c'était jtôt mal parti! Qu'arriverait-il s'il rdait le reste de l'argent? Non! la ne se passerait pas ainsi! Il lit bien étudié son affaire et pré-que le sort pouvait, pendant un
certain temps, lui être défavorable. Puis il iui vint en mémoire des histoires de loueurs ruinés. Mais c'était parce qu'ils ne savaient pas jouer, et puis, après tout il existait aussi des histoires de joueurs enrichis. Oui. mais si la police mettait son nez, il risquait fort de finir son séjour en prison. Mais après tout, que pouvaient-ils contre lui? Il avait dû attirer l'attention en jouant gros jeu. Pourtant un casino comme celui de Monte-Carlo en avait vu d'autres! Sa seule défense était de nier tout; il. verrait bien la tournure que prendrait la conversation, II n'osait pas employer le terme d'interrogatoire.
Coloretti le fit entrer dans son bureau. Comme l'homme s'asseyait, il nota sa pâleur et sa nervosité. Le Belge regardait le commissaire assis en face de lui. Il semblait redoutable, le fameux bras séculier de la justice. Au fait qu'est ce que ça voulait dire séculier? Ses réflexions furent vite interrompues:
— Vous vous appelez Victor Van Reeth!
Coloretti avait décidé de prendre l'autre de vitesse et lui laisser croire qu'il en savait plus qu'en réalité. Son interlocuteur acquiesça.
— Vous êtes Belge
— Oui.
— Et vous travaillez à Bruxelles dans une maison d'éditions. Van Reeth opta pour la contre-attaque:
— Oui, et rien de tout cela n'est interdit!
Avec des charges consistantes, Coloretti n'aurait certainement pas laissé passer l'arrogance, mais il lui fallait encore composer:
— Non, effectivement... Ce qui est moins compréhensible, c'esl qu'un simple comptable puisse se promener avec trois millions de francs sur lui!
Van Reeth réfléchit à toute allure. Il savait que la société qui l'employait n'avait pu. déjà, s'apercevoir du détournement. Les premières paroles du commissaire lui apprenaient qu'il n'y avait aucune charge contre lui, mais que son Jeu au casino avait attiré l'attention. Le fait qu'ils sachent qu'il était comptable n'était pas étonnant, c'était le métier qu'il avait déclaré sur sa fiche d'hôtel, par habitude. Il comprit son erreur, mais peut-être tout n'était pas perdu. Il essuya son front d'un revers de main et déclara:
— En réalité, je ne suis pas comptable...-Ah!
— Non, je suis le propriétaire de la maison d'éditions.
— Et cet argent, ce sont mes économies!
Il regretta aussitôt le terme qui faisait petit bourgeois. Un homme capable d'avoir, bien à lui, 3 OÛO 000 de francs à dépenser n'aurait sans doute pas utilisé ce mot. II essaya de se rattraper:
— Je veux dire que c'est... du superflu... oui, c'est ça du superflu! Coloretti pensa avec compassion et mélancolie au «superflu» qu'il avait sur son livret de Caisse d'Epargne.
— Vous n'êtes pas comptable. Vous êtes donc riche au point de risquer sans sourciller une somme aussi importante et vous descende; dans un tout petit hôtel!
— C'est difficile à expliquer dit le Belge, et je vais vous paraître bizarre, mais en réalité... euh... je suis très avare. Autant je suis prêt à risquer beaucoup au jeu, autant je ne veux pas payer dix fois plus pour une chambre d'hôtel. Victor Van Reeth s'estima très habile en avouant ainsi une prétendue faiblesse. Coloretti, quant à lui, se rappela que le célèbre et richissime Paul Getty avait la réputation de continuer à vivre dans une chambre sordide, il estima que la défense du Belge était tout à fait plausible.
— Alors, pourquoi vous inscrire à l'hôtel sous la profession de comptable?
— C'est une suite logique! Je tiens à me fondre dans la masse. Je ne vais pas annoncer président-directeur-général quand je descends dans un petit hôtel, ou dire que je suis responsable d'une société qui fait des milliards de chiffre d'affaires. Le commissaire était fort en-. nuyé. Il tripotait le télex qu'il venait de recevoir de la police bruxelloise confirmant que son client était inconnu de leurs ser-
vices. Aucune plainte n'était déposée contre Van Reeth, rien ne prouvait qu'il ne disait pas la vérité et le week-end en cours n'arrangeait pas son enquête. De plus, si l'homme était bien ce qu'il disait, lui, Coloretti se trouvait en porte-à-faux. La règle première de la Principauté était que le touriste, surtout s'il est richissime, est roi! Il lui fallait encore attendre malgré son intime conviction qu'il s'agissait d'une affaire pas tout à fait claire. Van Reeth qui sentait le policier faiblir voulut donner plus de force à son rôle:
— Enfin! Existe-il une loi qui oblige un homme riche à descendre dans un hôtel de son rang!?
— Non! non, dit à regret Coloretti qui décida de ménager son interlocuteur tant qu'il ne serait sûr de rien. Mais comprenez que nous sommes obligés de prendre certaines précautions, monsieur Van Reeth. C'est dans le but de protéger les gens tels que vous que nous agissons ainsi. Le Belge, pressé d'en finir, le coupa, magnanime:
— Je vous comprends, et même, je vous remercie et je vous félicite de la conscience que vous apportez dans ce dur métier qui est le vôtre. «N'en rajoute pas trop» pensa le commissaire.
Victor Van Reeth dut s'appuyer au mur le plus proche. Il tremblait de la tête aux pieds. Il avait pu tenir le coup tout le temps qu'il se trouvait dans le local de la police, mais là, à l'air libre, d'un seul coup, ses nerfs craquaient. S'il l'avait pu, il aurait rendu tout l'argent et demandé pardon, il aurait essayé d'éviter qu'une plainte soit déposée contre lui: mais ce n'était pas possible, il avait perdu près d'un million de francs la veille. Plus moyen de reculer, il serait inculpé de vol. Quitter la principauté ne lui servirait à rien, un mandat international serait lancé contre lui. Il risquait de devenir un fugitif traqué et il sentait confusément n'être pas de ce bois là. Il estima que la seule façon de finir qui lui était permise était d'aller encore plus dans l'avant. Au point où il se trouvait, les risques n'étaient pas les grands.
Lorsque Victor Van Reeth pénétra à nouveau dans les salons du casino il ressentit un fort pincement à l'estomac. Il n'y avait pas beaucoup de monde et il trouva rapidement une place à une table de chemin de fer. Ses voisins de tables l'impressionnaient. Tous respiraient l'aisance. C'étaient, à l'évidence, de vrais P.D.G. et pas de minables petits comptables qui avaient levé le pied.




 

Deux d'entre eux avaient, très souvent, leurs photos à la une des magazines. Il avait l'impression, que chacun d'eux essayait de soupeser son poids dans le monde des affaires. Sensation qui, bien qu'exacerbée par la dimension que lui apportait sa culpabilité, n'était pas entièrement fausse. Heureusement pour lui, le jeu se déroulait à un autre coin de la table. Il put se calmer un peu et se remettre dans le bain du jeu. Il était à la place A et ce fut bientôt le numéro 2 qui détint le sabot. Il pensa alors qu'il était prêt à se lancer.
— 500 000 F, annonça le banquier. Le chef de partie reprit l'annonce à voix haute:
— 500000 F au banco!
Un peu dépassé, Van Reeth lança:
— Banco!
Il se demanda pourquoi tous le regardaient ainsi, puis il s'aperçut que ce devait être à son voisin de gauche de parler. Il bredouilla:
— Pardon! Excusez moi... Je me
suis lancé emporter, c'est à vous...
je...
L'autre refusa courtoisement:
— Non, je vous en prie, allez-y!
— Van Reeth prit les cartes et retourna sept points. Le banquier jeta un neuf, le maximum. Le Belge vit partir sa plaque de 500 000 F. Son voisin se pencha vers lui:
— Grâce à vous, je l'ai échappé
belle!
Ce dernier gagna le tour suivant et
annonça une mise de 200 000 F.
Comme Van Reeth ne réagissait
pas, un croupier se pencha vers lui:
— Monsieur, cette fois, c'est bien à vous de parler!
Van Reeth refusa. Il sentait à nouveau les battements de son coeur s'accélérer et tout se brouillait devant ses yeux. C'est le numéro 5 qui soutint le banco et l'emporta. Le Belge laissa son tour. Le sabot passa devant les yeux du petit employé de la maison d'éditions sans qu'il s'en aperçut. Il se sentait entrer dans un état second où tous les gestes qu'il faisait lui paraissaient être l'action d'un autre. Il arrivait, maigre tout, à calculer qu'il lui restait 1 500 000 F et qu'au train où allaient les enjeux, sa marge de sécurité était légère. En ce moment, c'était un banco de 800 000 F qui se tenait. Il essaya de se calmer, se remémora tous les livres qu'il avait lus sur le sujet avant de venir. Il profita du temps mort qui lui était imposé pour mettre un peu d'ordre dans ses idées et ferma doucement les yeux afin d'empêcher le tourbillon des images.
— Vous vous sentez mal, monsieur?
L'employé qui se penchait vers lui était plein de sollicitude.
— Mon, ça va, merci, Juste un peu
de fatigue.
C'était maintenant le numéro 1 qui
avait le sabot.
— 500 000 F annonça-t-il.
— 500 000 F au banco!
Le numéro 2 suivit mais annonça:
— Avec la table.
Et il poussa sur le tapis la moitié de la mise. Il aurait dû, selon la règle en mettre un peu plus, mais dans les salons privés bien des choses se passent de façon différente. Il y eut un silence, Van Reeth se décida:
— Suivi!
Et il poussa une somme équivalente.
Les joueurs 1 et 2 se passèrent les caries. Van Reeth n'arrivait pas à voir quelle avait été la distribution, mais dans un tel cas l'usage est de faire confiance à celui qui joue pour vous, cela donne d'autant plus que, au contraire du black-jack, le baccara ne laisse aucun droit à l'improvisation. L'union des pontes perdit la donne. Van Reetb calcula que son pactole était réduit à 1 250000F. Le banquier allait relancer lorsqu'un valet vint lui dire un mot à l'oreille. Il se leva, s'excusa, et ramassa ses plaques avant d'offrir le sabot à son voisin. Van Reeth participa à un autre banco avec la table où il perdit à nouveau 250 000 F. Le calcul était simple, il n'avait plus qu'un million de francs. Il décida alors d'arrêter. Il réfléchissait qu'avec 1 000 000 francs, il aurait de quoi investir dans un commerce, de préférence dans un pays très lointain. Il consacrerait une partie de ses bénéfices à rembourser ses anciens employeurs, car il était honnête malgré tout. H avait voulu forcer le destin, tenter un coup d'audace et il avait perdu. Tant pis! Il ramassa ses plaques au moment où son voisin immédiat annonçait un banco de 500 000 F. Se rendant compte qu'il était à nouveau le point de mire de la table, il s'affola et annonça:
— Banco!
Il se dit alors que son commerce venait de voir sa surface diminuer de moitié.
Il ne sut pas quel avait été son jeu. Le brouillard était tel qu'il n'entendit qu'à peine l'annonce du croupier.
— 5 à la banque. 7. La main passe. Il se leva et ramassa les 500 000 F qui lui restaient. Vraiment! Mieux aurait valu en finir quand il l'avait décidé!
— Vous partez, monsieur, demanda le chef de table d'un air surpris. Van Reeth découvrit alors que l'annonce «la main passe» signifiait qu'il avait gagné et devenait le détenteur du sabot. Son commercen'avait pas vu sa surface s'amoindrir mais au contraire augmenter. Il ne voulait pas continuer! Mais nul n'est vraiment maître de ses mouvements lorsqu'il se trouve à un table avec d'autres joueurs. L'usage voulait qu'il risquât son gain. Il se rassit en s'excusant. Il regardait avec regret les plaques au centre de la table.
— 1 000 000 au banco!
— Suivi!
La relance ne venait pas de son voisin immédiat qui avait refusé, mais d'un joueur assis presque en face de lui. L'air assuré de l'homme au sommet de la fortune, pour qui une somme pareille était dérisoire. Pas pour le petit caissier de Bruxelles qui sentait revenir ses angoisses.
Il tira 5 points, pas terrible! Son adversaire demanda une carte, il obtint une bûche soit zéro! Cela signifiait qu'il avait 5 ou moins. Dans cette position, mieux valait pour Van Reeth ne pas forcer le destin. Il abattit ses cartes.
— 4 contre 5 à la banque. La banque gagne!
Il y avait maintenant 2 000 000 F sur le tapis! Victor Van Reeth eut envie d'en ramasser une partie, niais il s'était rendu compte que l'habitude, qui n'est pas une règle, consistait à laisser porter.
— 2 000 000 au banco!
— Banco!
C'était toujours le même joueur qui suivait sans même un frémissements de sourcils. Van Reeth fit la distribution.
D'un geste large, le ponte jeta ses cartes et afficha un 8. Van Reeth n'avait que deux 3 pour un total de six. Il lui fallait un 2 pour égaliser ou un 3 pour gagner. Soit une chance contre 5,5 de s'en tirer sans
casse ce qui était un peu léger. Il fit glisser la carte tirée entre ses doigts moites: c'était 3! L'assistance explosa! Les commentaires allaient bon train. Sans attendre, le chef de partie annonça:
— 4 000 000 au banco!
— Banco!
Toujours le même joueur! Cela devenait fou, irréel. D'un côté cet homme, au smoking impeccable, qui tenait des enjeux de cette importance sans même y faire trop attention et de l'autre un petit employé bruxellois, à la cravate en forme de ficelle, à la chemise dont les pointes des cols avaient tendance à remonter un peu, et pour qui ces chiffres finissaient par ce plus rien vouloir dire. Le tout dans un des décors les plus luxueux du monde! Il y avait 8 000 000 sur la table! Victor Van Reeth était comme ivre. Il ne se rendait pas compte qu'à un tel stade, il aurait pu en finir et s'en tirer avec les honneurs. Il se sentait l'homme le plus riche du monde et les plaques devant lui ne signifiaient plus rien.
Il lui sembla normal de tirer 9 du premier coup! Il jeta ses cartes sur le tapis. Son adversaire n'eut pas un frémissement mais poussa avec dédain un 4!
Le chef de table hésita. Il eut un regard interrogateur vers le Belge qui, du haut de son petit nuage rosé, eut un geste de grand seigneur.
— 8 000 000 au banco! Il n'y avait plus personne aux autres tables. Tout le monde se pressait pour voir le duel qui était en train de se dérouler. Victor Van Reeth en devenait arrogant, se pavanait, mais en réalité, ce n'était pas lui qui agissait ainsi car il ne savait plus vraiment où il en était.
— Banco!
Toujours le même joueur! Un spectateur, qui le connaissait, lui dit:
— Je peux me mettre avec vous?
— Non!
La réponse était tombée, sèche, tranchante. Il avait décidé d'avoir la peau de cet adversaire minable qui osait lui tenir tête! C'était maintenant la somme de 16 000 000 qui était en jeu! Van Reeth distribua les cartes et pâlit. D'un seul coup, il était redescendu sur terre et n'avait plus envie de fanfaronner. Son jeu se composait de deux «bûches», soit zéro point. Son adversaire demanda une carte et obtint un G. Le Bruxellois tira sans oser regarder, puis lorsqu'il se décida, il eut l'impression que le sol s'ouvrait sous lui et l'engloutissait. Il n'avait qu'un as, soit un tout petit point! Il eut le temps de penser qu'il pourrait toujours se retirer avec ses 500 000 F et un grand souvenir pour toute sa vie. Il jeta ses cartes peu avant que son adversaire fit de même. Celui-ci avait eu 4 en mains et le 6 qu'il avait tiré lui donnait zéro!
— Zéro contre un à la banque! Il y eut un grand, très grand silence, puis un tonnerre d'applaudissements. Tous les spectateurs se libéraient de l'anxiété qu'ils avaient éprouvée bien qu'ils ne fussent pas concernés. Celui qui avait voulu suivre le jeu du ponte soufflait de soulagement. L'adversaire de Van Reeth le regarda dans les yeux. Le
Belge se demanda ce qu'il allait faire, craignit qu'il ne continuât lorsqu'il le vit se lever et abandonner le jeu. Pendant ce temps, le croupier, après avoir prélevé la part du casino, poussait devant lui un énorme paquet de plaques. Alors, à ce moment, réapparut le petit comptable bruxellois qui s'était tenu tout frileux à l'écart dans son subconscient. Van Reeth comprit tout à coup ce qui lui arrivait. Il ne put se retenir malgré les contractions stomacales qui l'avertissaient et il vomit sans retenue arrosant l'ensemble de ses gains!
* *
*
Victor Van Reeth sortit, sur le coup de quatre heures du matin, titubant et mal rasé du casino. Ses vêtements avaient une odeur un peu aigre, et il aurait été difficile a quiconque, qui ne se serait pas trouvé dans les salons privés ce soir là, de se douter qu'il avait sur lui deux chèques d'un montant total d'environ 16 000 000 de francs dont un de 3 000 000! Il se rendit à l'hôtel de la rue du portier et commença par prendre une douche. Puis assis sur son lit, il se saisit du téléphone. Il s'aida de son agenda et composa le numéro personnel du (vrai] président de la société qui l'employait. Sa fonction faisait de lui un des rares à le posséder. Son employeur, réveillé au plus profond de son sommeil, mit un certain temps à comprendre qui l'appelait. Van Reeth expliqua tout depuis le début. Il omit, bien entendu de dire où il se trouvait. Il fit état des remords qu'il avait




 

eus et jura que l'argent serait le lendemain sur le compte de la société, il implora la clémence pour son geste malheureux. A l'autre bout du fil. le président réfléchissait. Son interlocuteur avait des accents de sincérité. De plus, la chose la plus importante était d'abord de récupérer l'argent, refuser le pardon demandé pouvait être risqué. Alors, d'abord les 3 000 000. ensuite qu'il aille au diable si bon lui semblait.
Il donna sa parole solennelle qu'aucune plainte ne serait déposée si l'argent lui revenait dans la journée.
Une fois raccroché Van Reeth se prit la tête dans les mains. Il estimait avoir agi comme il le devait. Maintenant qu'il avait été repéré par la police, il lui était impossible de faire ce qu'il avait d'abord prévu, à savoir se remettre au travail comme si rien ne s'était passé et remettre l'argent là où il l'avait pris. Nul doute que les policiers ne perdraient pas de temps dès l'ouverture des bureaux pour prendre tous les renseignements qui leur manquaient, et ils auraient vite fait de comprendre. A tout hasard, il estima qu'il était préférable pour lui de ne pas rester à l'hôtel si l'envie les prenait de venir le cueillir tôt. A quelle heure commençait donc l'heure légale d'arrestation en France ou à Monaco? ... Il se rendit compte qu'il ne connaissait même pas celle en usage en Belgique. Dans le doute, il estima préférable de prendre du champ sans tarder. Il n'avait pas bougé de devant les locaux de la Banque Monégasque de crédit qui était l'établissement sur lequel le chèque du casino avait été établi. Les portes à peine ouvertes, il avait insisté pour voir le directeur et, devant le responsable éberlué, il avait sorti le chèque de 3 000 000 de francs et avait demandé à ce que son crédit soit effectué dans l'heure sur le compte de la société d'éditions ouvert après de la Banque Bruxelles - Lambert. Il demanda aussi que le bénéficiaire en soit avisé dans le même temps, ce qui avait été fait, Tout cela accompli, Van Reeth prit le large. On ne le revit plus jamais à Monaco ou à Bruxelles.
A peine arrivé dans son bureau, le commissaire Coloretti avait appris ce qui s'était passé au casino la veille. Son ad-
'3l,
joint, pendant ce temps avait réussi à retrouver la société où travaillait Van Reeth et avait eu la confirmation du poste qui celui-ci occupait dans la compagnie. Coloretti lui prit le combiné des mains et demanda à parler au président.
Le président de la société d'édi-îions relut le télex qu'il venait de recevoir d'une banque Monégasque, lequel lui annonçait que la somme de 3 000 000 de francs français se trouvait créditée sur le compte de la société. Il n'arrivait pas à croire à ce qui arrivait. Comment ce petit employé avait-il pu détourner une telle somme sans que quiconque s'en aperçut immédiatement. Il allait opérer sur l'heure des contrôles sévères afin que cela ne se reproduisît pas. Quoi qu'il en soit, Van Reeth avait tenu sa parole, il se devait de tenir la sienne. Au même moment, sa secrétaire lui annonça que le commissaire Coloretti de la police Monégasque le demandait. Il le prit en ligne:
— Bonjour, monsieur le commissaire, que puis-je pour vous?
— Non, tous nos comptes sont parfaitement en ordre, rien ne nous manque.
— C'est tout vérifié.
— Ecoutez, monsieur le commissaire, je vous dois une explication. Quelqu'un de chez nous a, disons.. eu un moment de faiblesse, s'en est repentie et nous a rendu l'argent. Pour nous l'affaire est close.
— Oui, 3 000 000 de francs français.
— C'est cela, nous ne portons pas plainte puisque rien ne s'est passé. Au revoir, monsieur le commissaire et merci pour votre intervention. Coloretti reposa le combiné lentement, l'air songeur. Il regardait sans les voir les photos épinglêes au mur qui représentaient les malfrats les plus dangereux.
Coloretti resta un moment figé, puis, après un temps, il dit à voix haute.
— Si je le tenais...! Son adjoint, surpris, releva la tête et chercha lequel, dans les portraits sur le mur, attirait ainsi l'attention de son patron,
— Qui? demanda-t-il
— Celui qui a dit que le crime ne paie pas !





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