Syndicalisme et conflits
Les Grands Gagnants de l'Histoire



Le Joueur le plus heureux de tous les temps 



par Christian Vandervelde

Meo Zographos



Le joueur le plus heureux de tous les
temps...

Au lendemain de la première guerre mondiale, cet homme fut le plus jeune, le plus brillant et le plus spectaculaire joueur que compta le Syndicat grec. Vedette incontournable des salles privées des grands casinos d'Europe, Zographos a gagné, perdu et regagné les plus gros bancos de l'histoire du baccara. Son nom restera à tout jamais gravé dans la légende des plus grands gagnants que le monde des jeux ait connus. Né à Athènes en 1886, Zographos montre dès sa plus tendre enfance un don et une aptitude pour les mathématiques et les statistiques en particulier. Tout en ayant brillamment réussi ses études d'ingénieur, il comprit rapidement que la pratique des cartes le rendrait très riche...

En février 1917, il fait la connaissance au cours d'un voyage d'affaires cf'Eli Eliopulos, avec qui il joue et gagne de grosses sommes d'argent aux cartes contre des fils d'armateurs grecs. Peu de temps après, Zographos épouse la nièce de son partenaire et ils décident alors de fonder un syndicat pour tenir la banque au baccara dans les casinos. Le troisième membre de la célèbre association sera Zaret Couyoumdjian. un Arménien que Zographos avait connu du temps de l'Université. Ce dernier, à la suite de la mort accidentelle de ses parents avait hérité d'une immense fortune qu'il avait malheureusement perdue dans le conflit entre la Grèce et la Turquie. I! gagnait maintenant sa vie comme joueur.
Enfin, le quatrième et dernier membre du Syndicat fut Athanase Vagliano. un armateur extrêmement riche qui se plaisait à jouer aux cartes et qui de plus détenait des actions de la Société des Bains de Mer fS.B.M.], à laquelle appartenait le casino de Monte-Carlo. Zographos demanda à Vagliano s'il était prêt à investir dans le Syndicat, ce qu'il accepta.
Fort de l'investissement important de Vagliano, Zographos s'en va trouver François André directeur du casino de Deauville. et lui suggère que le syndicat tienne en permanence la banque au baccara.
Le règlement veut que la banque aille au joueur prêt à miser la plus grosse somme. Zographos, sûr de lui, propose simplement que le Syndicat joue sans plafond de mise, François André finit par accepter. C'est ainsi qu'en 1922. le syndicat des Grecs fait son irruption à
Deauville et en même temps débute alors une des époques les plus extraordinaires de l'histoire du jeu.

Les Grecs deviennent rapidement les vedettes du Privé,
Quand Vagliano et Zographos sont assis à une table, le spectacle atteint un niveau d'une rare intensité. Autour du tapis, trois rangs de spectateurs se pressent puis, derrière, une foule de curieux monte sur les chaises pour ne rien perdre de la partie.
Zographos tenait en général la banque, aidé par Couyoumdjian et jouait contre de grosses fortunes comme l'Aga Khan, James Hennessy, André Citroën, le baron Henri de Rothschild, etc... Les sommes engagées étaient si grandes que des millions de francs



changeaient de mains chaque nuit. En quelques saisons, ces grands flambeurs, venus des quatre coins du monde jouer leurs fabuleux bancos ont tous été battus par le génie de Zogra-phos. Ses principaux atouts étaient une mémoire remarquable des cartes jouées (on disait qu'à la fin d'un sabot de six paquets, Zographos pouvait dire quelles cartes n'avaient pas été jouées), de la psychologie et la connaissance parfaite de ses adversaires. Une fois, alors qu'il perdaii, il donna des instructions pour que l'on utilise des jetons de moindre valeur, estimant que les joueurs qu'il avait en face de lui hésiteraient à miser de gros tas (de jetons) et que les paris seraient ainsi plus petits. De quoi laisser passer l'orage et lui laisser le temps de reprendre lentement les rênes de la partie. Zographos était un joueur extraordinaire, conscient de sa force et de sentaient.
En certaines occasions, il pouvait également prendre des risques insensés tel ce pari d'un million de francs sur une seule donne que lui proposa un joueur américain. Sans broncher, Zographos avait accepté à la condition que le pari soit tenu sur la meilleure des cinq donnes. Il perdit les deux premières et gagna les trois suivantes.,. A la question d'un journaliste lui demandant un jour: "Mais pourquoi donc jouez-vous?» Zographos répondit simplement: «Que voulez-vous que je fasse d'autre? Je ne sais rien faire d'autre que jouer. De plus, tout le reste me semble sans intérêt. Le jeu est ma vie et la vie n'est qu'un jeu. J'ai débuté très jeune par regarder les autres puis je m'y suis mis et j'ai continué, triste quand je ne jouais pas, comme un drogué entre deux piqûres et. comme un drogué, je dois chaque fois augmenter les doses pour rne sentir vivre un peu».

Humiliation et ruine pour André Citroen

En 1924. André Citroën fait son apparition au milieu des tapis vert et devient rapidement un inconditionnel de la table de baccara. En quelques mois, ses pertes contre le Syndicat atteignent rapi-
dement une vingtaine de millions et il lui faut vendre tantôt une villa, tantôt un yacht ou encore des chevaux de courses pour régler ses dettes. Mais André Citroën aime le frisson que le jeu peut lui procurer et une nuit, il se retrouve à table seul à seul face à son destin, seul à seul face à Zographos. La foule dense retient son souffle comme si elle pressentait qu'un événement particulier allait se produire. Ce soir-là. André Citroen, sans marquer la moindre émotion perd en une seule séance plus de 13 millions de francs, Georgina, son épouse, tente par ses larmes de persuader Zographos de rendre l'argent à son mari. Le Grec, d'un regard plein de mépris, n'a que cette phrase; "Dites-moi, Madame, si votre mari m'avait gagné 13 millions, lui demanderiez-vous de me les rendre?» Quelques années plus tard, après avoir perdu encore plusieurs millions de francs, André Citroën, à bout de ressources, fut obligé de vendre son usine. Sa ruine était proche. Zographos quant à lui est au sommet de sa gloire.
La presse du monde entier se plaît à louer son audace et son panache. Rien ne semble l'arrêter et il continue assidûment à fréquenter les tapis vert en amassant million par million. Que ce soit à Biarritz, Cannes ou Monte-
Carlo, il est incontournable et jouit partout d'un crédit illimité. Malgré son immense talent et sa force de caractère peu commune, il faut reconnaître que Zographos connut également dans sa carrière de joueur une situation très difficile à gérer. Nous étions à Cannes en 1928 où. après une très mauvaise passe, le Syndicat ne possédait plus qu'un million de francs après que Zographos en eut perdu près de cinquante en moins d'une semaine. Ce soir-là les Dolly Sisters vinrent s'installer à la droite du Grec, le provoquant à engager son dernier million sur un coup unique. Zographos songea le temps d'un éclair: «Si je perds, je ne peux plus continuer et j'arrête». Rosie Dolly abat un neuf immédiatement. Dans un silence terrible et devant une foule de spectateurs (et de voyeurs) pétrifiés par l'événement, Nico Zographos retourne lentement ses cartes et découvre un roi de pique et un neuf de carreau. Egalité partout, léger sursis. Le sursis joue en sa faveur, le vent tourne. Il a huit ou neuf les quatre coups suivants et repart pour la gloire, En souvenir de cette terrible donne, Zographos décida que le neuf de carreau serait désormais son emblème personnel. Ce dernier orna aussi bien le pavillon de son yacht, que sa vaisselle ou ses boutons de manchettes. Quand il mourut en 1953, il était multimillionnaire dans toutes les devises. Le Syndicat grec continua sans lui, et continua à gagner...
Zographos, lui. était entré pour l'éternité dans la légende des casinos. Toute sa vie n'ayant été finalement qu'une longue partie indéfiniment rejouée...




 

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